L’électeur est un être cruel. On peut même lui reprocher de faire preuve d’une espèce d’acharnement sur une famille qui, au fond, ne lui voulait que du bien. Ce fut le cas le 17 juin dernier, lors du second tour des élections législatives. La famille Guéant en sait quelque chose.Â
Homme important, le père, ancien directeur de cabinet d’un ministre de l’Intérieur qui s’appelait Nicolas Sarkozy, ancien secrétaire général de l’Elysée, ancien ministre de l’Intérieur, malgré cette belle carte de visite, il s’est fait étendre à Boulogne-Billancourt. Après avoir viré en tête au premier tour avec 30,41% des suffrages exprimés, Claude Guéant s’est vu condamné à subir une triangulaire au second avec un UMP dissident, conseiller général de son état, et une candidate socialiste.Â
L’examen des résultats du second tour est rassurant car il apparaît que la candidate PS recule de 130 voix – alors que les autres candidats de gauche du premier tour ont disparu. Le vote utile du « front anti-Guéant » a bénéficié au régional de l’étape, Thierry Solère. Le conseiller général de base a terrassé le général sarkozyste. Le « tout sauf Guéant » a bien fonctionné.Â
A Ploërmel, le fils, François Guéant, débarque en 2006. A cette époque il officie au cabinet de Brice Hortefeux, ministre des Collectivités locales, comme conseiller technique. Sa bio politique précise qu’il préside les « jeunes actifs » (sic) de l’UMP, après avoir été délégué national des Jeunes populaires. Après l’élection de Nicolas Sarkozy à la présidence dela République, on retrouve Guéant junior au cabinet de Rachida Dati, ministre dela Justice.Enmars 2008, il claquera la porte du ministère car il rend responsable de sa sévère défaite aux élections cantonales sa patronne qui a fermé le tribunal d’instance de Ploërmel. Effectivement ça fiche mal de se montrer incapable de sauver le tribunal de la circonscription dans laquelle on nourrit de grandes ambitions, alors qu’on est chargé de mission au cabinet du ministre… A l’été 2009, il hérite d’un poste moins exposé : directeur de cabinet du président de l’Assemblée des Chambres Françaises de Commerce et d’Industrie (ACFCI).Â
Ancien préfet de Bretagne, Claude Guéant connait bien le personnel politique local. Il cherche donc à caser son fils dans cette région qui possède encore quelques belles circonscriptions où un parachuté de droite peut se faire élire sans effort notable et sans que des qualités personnelles éminentes soient requises. Il frappe d’abord à la porte de Pierre Méhaignerie député-maire (UMP) de Vitré. Sans doute peu désireux de voir le rapport de force au sein de la droite en Ille-et-Vilaine troublé par un nouveau venu dont le père est un homme puissant à Paris, ce dernier lui suggère de s’adresser à Paul Anselin (UMP), maire de Ploërmel. Le parachutage pouvait se monter plus aisé dans le Morbihan…Or ce secteur présente la particularité à l’époque d’être dominé par deux fortes personnalités, toutes les deux UMP. Le premier, Loïc Bouvard (ancien UDF) en est le député depuis 1973. Le second, Paul Anselin (électron libre de droite) est maire de Ploërmel et conseiller régional ; Les deux hommes se haïssent cordialement depuis toujours et leurs affrontements sont publics. Faute de pouvoir dessouder lui-même Loïc Bouvard, Paul Anselin a toujours tenté des manÅ“uvres obliques pour avoir la peau du député. Cette fois il croit que c’est la bonne grâce au fils de son père, François Guéant. Pour donner le l’épaisseur au fils du ministre de l’Intérieur, on le bombarde président dela Missionlocale de Ploërmel et vice-président dela Maisonde l’emploi de Ploërmel. Ces promotions fulgurantes doivent tout à Paul Anselin qui croit dur comme fer dans les chances de son poulain.Â
Mais rapidement il faut déchanter. Bien qu’ayant atteint 78 printemps, Loïc Bouvard n’a aucunement l’intention de rendre son tablier aux élections législatives de juin 2007. Menaces de ne pas accorder l’investiture UMP à Bouvard d’un côté, absence de notoriété et de popularité du jeune Guéant de l’autre côté font que l’on se dirige vers une transaction : le premier prend le second comme suppléant et licencie de ce fait l’ancien, Jean-Luc Bléher, maire de Guer, lui aussi UMP tendance centriste.Â
Ce neuvième tour de piste n’a rien de triomphal ; le second dimanche (17 juin 2007) Loïc Bouvard doit se contenter d’un petit 50,42% après un 45,60% le premier. L’époque où il franchissait l’obstacle dès le premier essai avec des scores à la soviétique n’est plus qu’un lointain souvenir…Mais qu’importe, le jeune Guéant semble avoir le pied à l’étrier. En haut lieu, on peut se féliciter d’avoir réglé au mieux le dossier Ploërmel-Bouvard. En 2012, la place toute chaude reviendra au fils de l’homme de confiance du président dela République.C’est ce qu’on croit.Â
Mais le titulaire du poste ne digère pas d’avoir été contraint d’accepter l’association avec le fils du ministre. Si bien que le député déteste son suppléant et ne cherche pas à dissimuler son hostilité au parachuté. En public, les deux hommes se tournent le dos ; leurs rapports sont inexistants, c’est le moins que l’on puisse dire. Mieux, les deux apparaissent concurrents dans la distribution des gâteries aux communes.Â
Puisque François Guéant « a le bras long » grâce à son père, il peut bénéficier de la « réserve parlementaire » (fonds dont disposent discrétionnairement le Gouvernement et les parlementaires) dans des conditions exceptionnelles. Si bien qu’en matière d’arrosage de la circonscription, Loïc Bouvard est battu à plate couture. D’emblée, en 2008, François a droit à 215.000 euros, alors que Bouvard atteint à peine les 120.000. En 2010, le premier grimpe à 250.000 euros, tandis que le second doit se contenter de 140.000 euros. Enfin en 2011, Guéant junior fait le forcing avec 300.000 euros, contre 155.000 pour le député. Grâce à quoi la presse locale relate, avec trombine de l’intéressé en photo, les exploits du fiston suppléant, arrosant les communes de la circonscription d’aides pour leurs travaux ; une seconde retombée survient lorsqu’il s’agit de couper les rubans et de poser les premières pierres.Â
9 mars 2008 – premier tour des élections cantonales. Celui deLa Gacilly est renouvelable et le sortant, Noël Rocher, maire de Carentoir, a décidé de jeter l’éponge. Le coach Anselin, qui voit là une occasion inespérée pour son poulain, prend l’affaire en main. De belle manière puisqu’il parvient à neutraliser les maires du canton, à magouiller avec son ami Jean-Yves Le Drian pour que le PS ne présente pas de candidat et, surtout, à obtenir l’appui d’Yves Rocher, maire de La Gacilly, plus gros employeur de la région et propriétaire de l’hebdomadaire local. Avec un air entendu, les notables du cru chantent tous en cÅ“ur :« François Guéant a le bras long ». Non seulement ce dernier fait figure de candidat officiel, mais encore, ce qui est plus original, de candidat unique. Un boulevard s’ouvre donc devant lui. Son élection ne fait aucun doute. Mais, au dernier moment, un obscur artisan ébéniste, adjoint au maire d’une petite commune (Les Fougerêts) décide de « sauver l’honneur ». Yannick Chesnais va donc au feu, persuadé qu’il sera battu car tout le « système cantonal » soutient François Guéant. C’est l’occasion de remarquer que le parachuté est un mauvais candidat qui fait une mauvaise campagne, incapable qu’il est de s’écarter du petit cercle des notables ; il ne va pas au peuple.Â
A la surprise générale, Yannick Chesnais ratatine le fils du secrétaire général de la Présidence de la République. Comme il s’agit d’un duel, l’affaire est pliée en un seul tour. Explications : François Guéant a été victime d’un effet « rejet » ; les électeurs ont préféré un « indigène » à un parachuté, qui plus est, soutenu par l’establishment local.Â
21 mars 2010 - Second tour des élections régionales. Le père tout puissant fait ce qu’il faut pour que son fils figure en position éligible sur la liste de la droite dirigée par l’ancien préfet de Bretagne, Bernadette Malgorn. De ce fait, François Guéant est élu sans avoir eu à se défoncer.Â
Mardi 10 janvier 2012 – La commission d’investiture de l’UMP désigne François Guéant, 36 ans, pour la circonscription de Ploërmel. Exit Bouvard. Mais ce dernier ne l’entend pas de cette oreille. Furieux, il lance : « Oui, Guéant est le mieux placé pour me succéder…en 2017. IL sera alors le meilleur candidat et pour une raison simple : cette fois, je n’y retournerai pas. Mais en 2012, c’est clair : le seul candidat c’est moi ! Investissez Guéant, je trouverai le premier venu pour torpiller toutes chances de succès. » (Le Figaro, 24/01/12).Â
Après quoi le sortant, 83 ans, entretient le suspense. Multipliant les sorties sur le terrain, il oublie dans ses allocutions, de préciser s’il y va ou pas au mois de juin…Pendant ce temps, le candidat officiel de l’UMP fait campagne ; en réalité il serait plus exact d’indiquer : tente de faire campagne, car c’es un « mauvais ». Mauvais candidat sous toutes les coutures. Ceux qui l’observent le décrivent comme « patapouf », « nounours », voire « neuneu ». Bref, notre parachuté ne brille pas par son côté percutant.Â
Mardi 8 mai 2012 – Ouest-France apprend à ses lecteurs que Loïc Bouvard ne repart pas et que le candidat de son cÅ“ur s’appelle Jean-Luc Bléher, maire de Guer, qui fut son suppléant de 2002 à 2007. Lequel se présente avec une étiquette inoffensive : « Alliance centriste ». On remarquera que M. Bouvard, courageux mais pas téméraire, a attendu la mort du clan sarkozyste – Nicolas Sarkozy a été battu le dimanche 6 mai – pour abattre ses cartes. En effet le « bras long » de François Guéant qui s’appelait Claude Guéant vient d’être coupé.Â
17 juin 2012 – Second tour des élections législatives dans la circonscription de Ploërmel. L’effet « rejet » joue à nouveau à plein : François Guéant est renvoyé sèchement dans ses foyers. Il doit se contenter d’un 47,44% face au candidat écologiste-régionaliste breton, étiqueté « majorité présidentielle », Paul Molac, qui, lui, engrange 52,56% des suffrages exprimés. Le verdict est net puisque le candidat enraciné devance le candidat parachuté de 3.133 voix.
Paul Molac représente ce que la gauche pouvait offrir de mieux à la circonscription de Ploërmel : fils de paysans, il exploite d’abord la ferme familiale ; ensuite il reprend ses études et devient professeur d’histoire ; il exerce au lycée de Brocéliande (Guer). Président du Conseil culturel de Bretagne, M. Molac est un féru de musique traditionnelle ; il a joué dans le bagad de Ploërmel et chanté dans un groupe gallo.Â
Son oraison funèbre de François Guéant sera sans appel : « Un fils à papa qui ne comprend pas ce qu’est un territoire rural. L’UMP nous a fait un sacré cadeau. J’espère qu’il reprendra ses valises et repartira. »Â
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