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Nantais d’ailleurs, propagande d’ici

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07/04/2011 – 16h45 NANTES/NAONED (NOVOpress Breizh) — L’exposition sur les « Nantais venus d’ailleurs » présentée jusqu’au 6 novembre à Nantes privilégie résolument l’anecdote et les portraits individuels. Sans doute parce que son propos n’est pas réellement historique. Alternant éclairages ponctuels et silences sélectifs, elle vise à relayer une posture officielle plutôt qu’à établir un tableau objectif.

Une exposition intitulée Nantais venus d’ailleurs – Histoire des étrangers à Nantes au 20e siècle vient d’ouvrir au château des ducs de Bretagne à Nantes. Dès sa première phrase, elle annonce la couleur : « Ils s’appellent Kervarec, Dos Santos, Boldyreff, Tran, Javorski, N’Diaye… Ils sont Nantais, venus d’ailleurs ». Vous avez bien lu : le premier « étranger à Nantes » de l’exposition s’appelle Kervarec. Ce n’est pas un poisson d’avril : l’exposition s’est ouverte le 2. C’est plutôt un bourrage de crâne franc et massif, relayant le message obsessionnel : Nantes n’est pas en Bretagne.

L’exposition est organisée autour de neuf portraits de personnes arrivées à Nantes depuis le début du 20ème siècle. La liste commence donc par Louis Kervarec (1898-1964), étranger venu de Basse-Bretagne. Il n’a pas été choisi par hasard : il est adhérent du Parti communiste français et de la CGTU. Il a un autre mérite, non signalé : il est le père de Michel Kervarec, l’un des fondateurs avec Alain Croix de l’association d’historiens de gauche Nantes-Histoire qui a inspiré l’exposition !

Quatre affiches placardées sur les « sucettes » de l’agglomération nantaise annoncent l’exposition. On y voit une jeune noire, une asiatique entre deux âges, un vieux maghrébin et un blondinet. Ce dernier s’appelle Antoine Leborgne. L’immigration bas-bretonne n’a pas pris fin avec Louis Kervarec.

Viennent ensuite Giovanni Vineis (1901-1988), Italien de l’entre-deux guerres, Yvan Nicolaievitch Boldyreff (1878-1951), Russe blanc, Józefa Jaworska (1907-1986), Polonaise de Couëron des années 1930, Tayeb Amoura (né en 1938), Kabyle algérien de la reconstruction, Maria Dorinda dos Santos (née en 1953), Portugaise des années 1970, Hacer Karatas (née en 1948), Turque des années 1970, Tran Van Binh (né en 1957), « Boat People » vietnamien, et Patrick Berv Beverly (né en 1965) “sans-papiers” d’aujourd’hui venu du Liberia.

Une nantéité fragile

Les raisons pour lesquelles ils ont quitté leur patrie ne sont pas toujours exposées avec limpidité. Boldyreff a quitté la Russie « pour des raisons de survie ». On sait bien quelles sont ces raisons, mais l’expression « dictature communiste » aurait sans doute offensé les mânes de Louis Kervarec. Tran Van Binh s’est embarqué sur une coque de noix pour « fuir le Vietnam en guerre ». Ce voyage n’a pourtant eu lieu en 1982, sept ans après la fin de la guerre : là encore, le visiteur mal informé ignorera quel rôle le communisme a pu jouer dans l’arrivée de Nantais venus d’ailleurs. En revanche, on apprend que Józefa Jaworska et son mari, Polonais lui aussi, auraient bien voulu rentrer au pays mais y ont renoncé à cause des exactions communistes.

Comme eux, plusieurs des neuf personnages montrent une « nantéité » fragile. Tayeb Amoura a une femme et quatre enfants en Algérie, Maria Dorinda dos Santos et son mari portugais retournent régulièrement au pays où ils se sont fait construire une maison, Hacer Karatas passe « beaucoup de temps » en Turquie où elle a acheté un appartement. Les sept enfants de Tran Van Binh parlent vietnamien « même ceux nés en France » et lui-même a pris la nationalité française… « afin de pouvoir retourner au Vietnam » !

Autour de ces neuf portraits, colonne vertébrale de l’exposition, plusieurs vitrines thématiques jettent des éclairages ponctuels sur les formalités administratives, le logement, les métiers exercés, etc. De nombreuses formulations alambiquées font penser que les arbitrages entre historiens et idéologues n’ont pas dû être faciles pour la commissaire de l’exposition, Agathe Konaté. À propos de la religion, par exemple, on lit que « depuis les années 1980, la défiance envers les religions se focalise sur la religion musulmane, le rejet s’amplifiant avec les discours tenus sur le terrorisme islamiste », comme si tout était dans les discours. Un panneau s’interroge sur l’antisémitisme à Nantes, bien que la plupart des israélites nantais soient français ; cela rappelle un peu la célèbre gaffe de Raymond Barre sur « les Français innocents ». Mais puisque Kervarec est étranger…

L’immigration africaine minorée

L’exposition ne prétend pas faire le tour d’un sujet aussi vaste que l’immigration. Mais ses non-dits, qui ne se bornent pas au communisme, laissent perplexe. D’abord, elle traite l’immigration sous un angle résolument individualiste, du point de vue de l’immigré, en évoquant à peine son incidence sur le logement, les régimes sociaux, le système judiciaire ou la cohésion sociale. Ensuite, l’évolution des motivations des migrants est ignorée : un visiteur naïf pourrait conclure qu’ils sont tous réfugiés politiques ou travailleurs. Pas une seule fois l’immigration d’allocataires et de délinquants n’est évoquée. Le cas particulier des Roms est traité de la manière la plus elliptique : ils seraient rejetés à cause de leurs conditions de logement !

Surtout, on s’étonne de voir que l’immigration la plus récente, la plus visible  et la plus nombreuse, l’immigration africaine, est fortement sous-représentée, même si deux des neuf portraits lui sont consacrés. Ce sera peut-être pour une future exposition sur « l’histoire des étrangers à Nantes au 21e siècle », car les organisateurs constatent que l’immigration s’est fortement accélérée à Nantes dans les années 2000, ce qu’ils appellent un « rattrapage de la région par rapport aux données nationales en termes d’immigration » : il y avait sans doute un retard à combler. En revanche, ils ne disent rien du rôle de la municipalité nantaise dans ce « rattrapage  ».

Un grand vide-grenier

L’une des difficultés pratiques d’une telle exposition est de montrer autre chose que des photos et des textes. Le musée du château avait publiquement invité les immigrés de la région nantaise à lui confier des objets personnels. Il en a recueilli de grandes quantités : valises, vêtements de travail, jouets, outils, cartes postales, etc. Significatifs pour leurs propriétaires, ils le sont beaucoup moins pour le visiteur. L’agence Klapisch-Claisse, chargée de la scénographie, a fait de son mieux avec ce stock, sans parvenir à éviter totalement un effet de vide-grenier.

Il n’est pas impossible d’ailleurs que la banalité des objets montrés fasse partie du concept de l’exposition. Celle-ci vise manifestement un public d’un niveau d’éducation modeste et recherche un effet miroir (« ils jouent du ballon ? Oh ! moi aussi ! »). Ce n’est même plus de l’histoire événementielle, c’est de l’histoire anecdotique, on pourrait même dire du story-telling. Nous voici loin de l’École des Annales !

On s’étonne qu’une manifestation au contenu scientifique aussi mince occupe aussi longtemps un lieu aussi prestigieux. Mais il est clair que l’intention de l’exposition n’est pas d’ordre historique. Sa commissaire la décrit comme un « projet résolument citoyen ». Elle-même n’est d’ailleurs pas historienne mais politologue de formation ; elle a ensuite travaillé comme journaliste pour la revue militante Altermondes. S’il en fallait davantage pour se convaincre du but réel de l’exposition, on notera que son rez-de-chaussée est dévolu à six associations d’aide à l’immigration (Gasprom, Tissé métisse, Casa Africa Nantes, etc.).

Le Musée de Bretagne à Rennes annonce pour 2013 une exposition sur l’immigration en Bretagne. Une Bretagne dans ses limites historiques : si Kervarec est étranger à Nantes, les Nantais ne seront pas étrangers à Rennes.

Un Nantais venu d’ailleurs et revenu de loin

Wladimir Boldyreff, fils d’Yvan, qui avait rejoint son père à Nantes dans les années 1930, n’est pas passé loin du retour au pays. Déporté en Autriche en 1941, il a rejoint Nantes à la fin de la guerre en se faisant passer pour Polonais. Pourquoi Polonais plutôt que Russe ? Parce que les accords de Yalta imposaient le renvoi des émigrés soviétiques en URSS, où une grande partie d’entre eux ont fini leurs jours au goulag : en ce temps-là, l’asile politique ne pesait pas lourd face aux exigences de la patrie du socialisme. Mais cela, l’exposition ne le dit pas…

[cc] Novopress.info, 2011, Dépêches libres de copie et diffusion sous réserve de mention de la source d’origine [http://breizh.novopress.info/]

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